Dans les allées de nos supermarchés, c’est devenu un réflexe pour des millions de Français : dégainer son smartphone, scanner un code-barres et attendre le verdict. En une seconde, l’application Yuka rend son jugement : excellent, bon, médiocre ou mauvais.
Pratique, rapide, presque ludique. Mais derrière la simplicité de ce code couleur se cache une question bien plus complexe : peut-on se fier à Yuka les yeux fermés ?
Plébiscitée par les consommateurs pour sa clarté, l’application est aussi vivement critiquée par de nombreux nutritionnistes, scientifiques et industriels. Alors, Yuka est-elle une boussole fiable ou une source de confusion ? Nous allons décortiquer son fonctionnement, analyser ses forces indéniables et surtout, explorer ses limites pour vous aider à y voir plus clair.
L’évaluation de Yuka : les trois critères principaux
Pour comprendre la fiabilité de Yuka, il est important de comprendre son algorithme. La note sur 100 d’un produit alimentaire repose sur un calcul précis qui prend en compte trois critères, avec une importance très différente.
1. La qualité nutritionnelle via le Nutri-Score (60%)
Le pilier principal de l’évaluation de Yuka, pesant pour 60% de la note finale, est le Nutri-Score. Il s’agit du système d’étiquetage officiel recommandé par Santé Publique France.
Il évalue la teneur en nutriments à favoriser (fibres, protéines, fruits et légumes) et ceux à limiter (calories, sucres, graisses saturées, sel) pour 100g de produit. C’est donc une base scientifique et reconnue qui constitue la majeure partie de la note.
2. La présence d’additifs (30%)
C’est ici que Yuka se distingue et que naissent de nombreuses controverses. 30% de la note dépend de la présence d’additifs dans la liste d’ingrédients.
Yuka a établi sa propre classification des additifs en quatre niveaux de risque : sans risque (pastille verte), risque limité (jaune), risque modéré (orange) et à risque (rouge). La présence d’un seul additif jugé « à risque » peut faire chuter drastiquement la note d’un produit, même si sa composition nutritionnelle est bonne.
3. Le bonus du label « Biologique » (10%)
Enfin, si un produit dispose d’un label bio européen (Eurofeuille), il bénéficie automatiquement d’un bonus de 10 points. Yuka justifie ce choix par le cahier des charges de l’agriculture biologique, qui limite fortement l’usage de pesticides de synthèse et de certains additifs.
Les points forts de Yuka : son succès expliqué
Si Yuka a conquis autant d’utilisateurs, ce n’est pas un hasard. L’application possède des atouts indéniables qui ont modifié nos habitudes de consommation.
1. Un outil simple pour une prise de conscience rapide
Avant Yuka, déchiffrer une étiquette relevait du parcours du combattant. L’application a transformé une liste d’ingrédients complexe en un signal visuel instantané. Ce simple code couleur a permis à des millions de personnes de prendre conscience de la présence de sucres cachés, de graisses saturées en excès ou d’additifs controversés dans des produits du quotidien.
2. Une incitation à la transparence pour les industriels
Face à ce nouveau pouvoir donné aux consommateurs, de nombreuses marques ont été contraintes de revoir leurs recettes. Pour éviter une mauvaise note sur l’application, des industriels ont réduit la quantité de sel, remplacé des additifs polémiques ou amélioré la qualité nutritionnelle de leurs produits. Yuka a donc eu un impact réel et positif sur l’offre des supermarchés.
3. Une indépendance affichée
Yuka finance son activité grâce à sa version premium payante et à la vente de son livre et de son calendrier. L’entreprise met un point d’honneur à ne dépendre d’aucune marque ni d’aucun industriel, garantissant ainsi une neutralité totale dans ses notations.
Les limites et critiques : les nuances à considérer
Malgré ses qualités, l’approche de Yuka est loin d’être parfaite. Plusieurs critiques fondées viennent nuancer son verdict et appellent à la prudence.
1. Le Nutri-Score : un indicateur utile mais incomplet
Le Nutri-Score, qui pèse pour 60% de la note, a ses propres limites. Il ne prend pas en compte le degré de transformation d’un produit (un critère pourtant essentiel), la présence de pesticides (hors produits bio), la qualité des graisses ou l’origine des ingrédients. C’est un bon indicateur, mais il ne dit pas tout de la qualité globale d’un aliment.
2. La « chasse aux additifs » : une approche jugée parfois excessive
La notation des additifs par Yuka est son point le plus critiqué. L’application met sur un pied d’égalité des additifs simplement suspectés et ceux dont la dangerosité est plus documentée.
Cette approche, parfois qualifiée de « diabolisante », a valu à Yuka des démêlés judiciaires, notamment avec la filière de la charcuterie qui lui reprochait sa communication sur les nitrites. Les critiques pointent un manque de nuance, car le risque dépend aussi de la dose consommée.
3. Les paradoxes de la notation : quand le bon sens est mis à l’épreuve
L’algorithme de Yuka mène parfois à des résultats qui heurtent le bon sens. Une huile d’olive vierge, riche en bonnes graisses mais calorique, peut recevoir une note médiocre.
À l’inverse, un soda light sans sucre, mais rempli d’édulcorants et sans aucun intérêt nutritionnel, peut obtenir un score honorable. Ces paradoxes montrent que l’application ne remplace pas une réflexion globale.
4. Le contexte ignoré : la notion de portion et d’équilibre général
Yuka note un produit de manière isolée, sans tenir compte de la quantité que vous allez en consommer, ni de la fréquence. Un carré de chocolat noir noté « médiocre » n’aura aucun impact négatif dans le cadre d’une alimentation équilibrée.
À l’inverse, consommer tous les jours un produit noté « bon » en grande quantité n’est pas forcément une bonne idée. L’application ne voit pas l’ensemble de votre régime alimentaire.
Alors, Yuka : un allié ou une illusion ?
Après cette analyse, la réponse ne peut être un simple « oui » ou « non ». La vérité se trouve, comme souvent, dans la nuance et la manière d’utiliser l’outil.
Oui, comme un signal d’alerte et un indicateur utile
Yuka est un excellent point de départ. C’est une boussole qui peut vous alerter sur un produit ultra-transformé, trop sucré ou contenant une longue liste d’additifs. C’est un formidable outil pour comparer deux produits similaires d’un même rayon et faire un choix plus éclairé en un clin d’œil.
Non, comme un juge absolu ou un nutritionniste de poche
Yuka ne doit pas être considéré comme une vérité absolue. Son verdict ne remplace ni l’avis d’un professionnel de santé, ni votre propre esprit critique. Une mauvaise note ne signifie pas que le produit est un poison à bannir, et une bonne note ne veut pas dire qu’il faut en consommer sans modération.
Nos conseils pour utiliser Yuka intelligemment :
- Relativiser la note : Prenez-la comme une information, pas comme une injonction.
- Lire les étiquettes : Ne vous contentez pas de la couleur. Regardez la liste des ingrédients, qui reste la source d’information la plus fiable.
- Garder le bon sens : Faites confiance à votre jugement. Un fromage artisanal mal noté restera toujours plus intéressant qu’un produit industriel ultra-transformé avec une bonne note.
- Penser « équilibre » : Aucun aliment n’est « bon » ou « mauvais » en soi. Tout est une question de quantité, de fréquence et d’intégration dans une alimentation variée et équilibrée.
Yuka est un outil puissant qui a eu le mérite d’éveiller les consciences et de simplifier l’accès à l’information nutritionnelle. Il est un allié précieux pour faire ses courses plus attentivement, à condition de ne pas lui déléguer notre intelligence. La meilleure application pour faire les bons choix reste, et restera toujours, votre propre cerveau, armé de bon sens et de connaissances de base sur l’équilibre alimentaire.
